Une valise signée Patricia Gucci

Après s’être tenue à l’écart du monde du luxe durant deux décennies,  Patricia Gucci entend désormais se faire un prénom. L’héritière d’Aldo Gucci crée Aviteur, sa propre ligne de valises. Entretien.

“Ce n’est pas que je ne pouvais pas utiliser le nom de ‘Gucci’ – je n’ai même pas envisagé de le faire.” Patricia Gucci nous reçoit au lobby de l’hôtel Four Seasons de Genève, pour le lancement de sa première valise en cuir, Aviteur. Mince et bronzée, chevelure blond caramel, elle porte une chemise en soie plissée sur un pantalon taupe, des diamants scintillant à tous les doigts. Elle a choisi de s’asseoir dos à la pièce.

“Il ne s’agit pas de moi, mais du produit”, annonce l’héritière. Sa voix rauque est teintée d’un accent presque imperceptible de la région du Tyneside. “La signature Gucci est le fruit d’une réflexion a posteriori. Je suis bien consciente de l’importance de ce nom, mais je me suis habituée à ce qu’on marque un temps d’arrêt chaque fois que je présente ma carte de crédit.”

Saga familiale

Ce n’est pas surprenant, car elle fait partie d’une famille à l’histoire mouvementée. Le glamour de son nom se double d’une saga digne d’un thriller. Tout commence en 1921, lorsque Guccio Gucci, le grand-père de Patricia, fonde la marque, ouvre une boutique de maroquinerie de luxe à Florence. Succès fou. Par la suite, Son fils Aldo (l’un des quatre fils héritiers de Guccio) prend la tête de la maison florentine pour l’international.

La valise créé par Patricia Gucci.

En 1927, l’Italien épouse Olwen Price, originaire du Shropshire, avec laquelle il a eu trois fils. Et puis, en 1958, Aldo tombe amoureux de Bruna Palumbo, une vendeuse de la griffe qui deviendra sa secrétaire personnelle. Mais voilà, en Italie, le divorce est interdit par la loi à cette époque: tant l’adultère que la paternité d’un enfant illégitime sont un pénalement réprimés. Néanmoins, le couple restera secrètement lié pendant 30 ans, jusqu’à la mort d’Aldo Gucci.

Patricia naît “hors mariage” à Londres, en 1963. Et, pour éviter le scandale, la mère et sa fille restent en Angleterre. Patricia grandit dans le Berkshire, où son père lui rend fréquemment visite. Cependant, elle ne découvre la saga familiale qu’à l’âge de 10 ans, lorsque sa mère lui explique qu’elle n’est pas mariée à son père et qu’il a une femme officielle en Italie, avec laquelle il a trois fils. Le choc est rude. Jusqu’alors, elle pensait que, si son père n’était pas très présent, c’était à cause de ses engagements professionnels.

Elle restera proche de son père jusqu’à sa mort, en 1990. À 19 ans, la petite chérie de papa siège au conseil d’administration de Gucci, avant d’être bombardée ambassadrice de la griffe. Elle semble prête à suivre les traces de son père, quand la société Gucci est mêlée à un nouveau scandale, fiscal cette fois.

Pour s’en sortir, elle est rachetée par Investcorp en 1993. Un acte de vente qui se double d’un coup de force dans la salle du conseil d’administration qui aura pour conséquence l’adoption d’une clause interdisant à Patricia d’utiliser le nom de Gucci pour tout produit ou entreprise pendant 10 ans.

La jeune femme décide alors de faire une pause et de se consacrer à ses trois filles. Dix-huit mois plus tard, quand Maurizio Gucci, son cousin et ex-directeur de la maison de luxe, est abattu à Milan par un tueur à gages engagé par son ex-femme, Patricia se retire complètement.

Very frequent traveller

Aujourd’hui, près de quatre ans après la publication de ses mémoires, ‘Au nom de Gucci’, elle est de retour sur le devant de la scène. Victoria, sa fille cadette, travaille avec sa mère pour cette nouvelle ligne de bagages, Aviteur, autofinancée (provisoirement?) à 100 %. “On verra jusqu’où je peux aller, qui sait ce que l’avenir me réserve?” commente Patricia. Aujourd’hui, elle a quitté l’Angleterre pour le continent et réside à Genève.

Patricia Gucci
©Jake Rosenberg / Trunk Archive

Cette envie de lancer un label de bagages n’est pas si surprenante pour une femme qui a du sang Gucci dans les veines. D’ailleurs, ses amis lui demandaient fréquemment quand elle allait enfin créer un accessoire de mode. Pourtant, elle ne s’y était jamais intéressée. “Il fallait que ce soit quelque chose qui me corresponde. J’ai toujours été attentive à ce qui se passe. J’attendais l’inspiration.”

Elle est venue, il y a deux ans, quand Patricia, grande voyageuse, décide d’améliorer le confort au cours des trajets en avion. “J’ai toujours beaucoup voyagé. Après avoir défait mes bagages, la première chose que je fais, c’est mettre ma valise au fond du placard. Un beau jour, je me suis dit: pourquoi ne pas créer un bagage à main qui soit l’expression de ma personnalité?” Aussitôt dit, (presque) aussitôt fait!

Elle confie qu’Aviteur est un label conçu pour ceux qui aiment les belles choses, un sac à main ou un porte-documents de belle facture. “Comme pour tous les accessoires de voyage de luxe, j’ai tenté de surfer sur le glamour des voyages d’antan. Autrefois, voyager était une source de fierté. AUjourd’hui, c’est différent, c’est plus ordinaire. Et même le Concorde a disparu. Il ne faut pas se mentir, c’est ça la réalité”, déplore-t-elle.

Patricia Gucci a écrit ses mémoires.
©Jake Rosenberg / Trunk Archive

Défi majeur

En la matière, le savoir-faire est, bien entendu, crucial. “Comme je voulais travailler avec les meilleurs artisans d’Italie, je me suis rendue dans le Nord, réputé pour ses ateliers.” La poignée en lucite est télescopique et s’escamote complètement, un détail qui s’est avérée être le défi majeur du processus de conception. Patricia Gucci s’est adressée aux designers automobiles de Turin, qui ont perfectionné le modèle final.

Aviteur

“Je voulais que la poignée soit taillée dans un seul bloc et qu’elle se rétracte automatiquement, sans bouton. Tous les mécanismes sont intégrés dans une très fine boîte en aluminium. L’intérieur doublé d’alcantara offre un maximum de possibilités pour ranger toutes ses petites affaires. Un des côtés est zippé, pour que tout reste bien en place dans un compartiment profond.”

“L’autre côté a, au lieu des barres du système trolley des bagages traditionnels, une espace muni de deux rabats qui, soulèvés, révèlent une sorte de boîte secrète où l’on peut dissimuler ses objets de valeur. Quand on baisse le rabat, c’est parfaitement plat, ce qui permet d’empiler tout ce qu’on veut au dessus. Chaque élément de l’Aviteur est fabriqué et assemblé à la main dans les plus belles matières. Et, c’est important pour moi, il est 100 % made in Italy.”, conclut-elle.

Les bagages Aviteur ne sont pas couverts de logos m’as-tu-vu: ils se distinguent par leur silhouette en rectangle arrondi et leur cannage de cuir. “J’adore les valises des années 50 et 60, une époque où les voyages étaient insouciants et fun”, sourit-elle. “C’est cela qui m’a inspiré ce travail du cuir épais et imposant, une façon qui, en Italie, s’appelle ‘Paglia di Vienna’.”

Par ailleurs, la réglementation de la ville de Venise, qui exige que les bagages à roulettes ne perturbent pas le calme des habitants malgré les rues pavées, a inspiré les roulettes silencieuses en aluminium aéronautique.

Macho, macho men

Le nom Gucci a-t-il été un avantage ou un obstacle quand elle s’est mise à la recherche de fournisseurs? “Les Italiens sont encore assez machos. Quand une femme a une idée, leur réaction est souvent “Sait-elle bien de quoi elle parle?” La seule fois où mon nom a joué contre moi, c’était avec un fabricant qui a gonflé ses prix en l’entendant”, explique-t-elle. “C’était insultant. Je lui ai lancé: vous avez perdu!”

Patricia Gucci lance sa propre ligne de valises.
©Jake Rosenberg / Trunk Archive

Le prix de l’Aviteur en fait un bagage destiné aux passagers jet set: cette valise, inspiré de la ligne d’un bus à impériale, affiche un prix first class, soit 4.250 euros, nettement plus que n’importe quel bagage à main, même siglé Gucci. Il est conforme aux spécifications de l’IATA en matière de bagages de cabine et se décline en trois teintes: naturel, noir et anthracite. Des coloris et des monogrammes personnalisés sont disponibles sur demande.

La valise sera vendue en ligne chez Moda Operandi, dans la boutique Cabinet de Curiosités installée à l’Hôtel de Crillon à Paris, ainsi que sur sa boutique en ligne. Thomas Erber, l’acheteur de Cabinet de Curiosités, déclare que la marque de Patricia Gucci l’a séduit, aussi par le savoir-faire et le prestige de cette incroyable famille.

“Elle est magnifiquement conçue”, déclare-t-il, notant que le design de l’Aviteur se distingue de la sempiternelle valise noire à roulettes que l’on voit dans tous les aéroports du monde, et c’est cette originalité qui lui a plu. “Tout le monde se trimballe une variation sur le même thème”, ajoute-t-il. “Mon rôle est de promouvoir de nouveaux créateurs et un savoir-faire exceptionnel. Aviteur combine les deux.”

Patricia Gucci confie que son goût esthétique a toujours été plutôt modeste. Enfant, quand son père l’emmenait dans une boutique Gucci pour qu’elle puisse se choisir un petit quelque chose, elle faisait déjà preuve d’un goût plutôt sobre. Elle sourit: “Aux logos, je préférais des articles discrets, en cuir fabriqués à la main de manière exquise. Je n’étais pas une enfant gâtée.”

Ce qui transparaît dans son allure: son goût est raffiné et grâcieux. Quel serait, selon elle, le client parfait de la valise Aviteur? “Fondamentalement? Moi!”

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